Au cours d’un mois de reportages en Russie, nous l’avons constaté : le pouvoir et la répression ont instillé dans la population une peur et une autocensure. Beaucoup de personnes ont du mal à prononcer le mot « guerre » en public, le terme du pouvoir pour désigner l’invasion à grande échelle de l’Ukraine de février 2022 étant « l’opération militaire spéciale ».
Pour recueillir un des témoignages publiés dans cet article, nous avons concrètement réalisé l’interview en faisant une « balade dans le vent ». Bien que la jeune femme à qui nous parlions et qui nous a accordé sa confiance n’avait jamais mené d’actions d’opposition (ce qui est devenu impossible sans finir en prison), c’est ce qui la rassurait pour se tenir loin des oreilles indiscrètes.
Dans le dernier classement de Reporter Sans Frontières sur la liberté de la presse, la Russie occupe la 172e place sur 180. Quarante-huit journalistes et collaborateurs des médias sont détenus à ce jour en Russie. Comme le rappelle RSF, depuis février 2022, la quasi-totalité des médias indépendants russes ont été interdits, ou qualifiés « d’agents de l’étranger » ou « d’organisations indésirables ». La presse est soumise à la censure militaire.
L’étouffement touche d’abord les journalistes russes
Cet étouffement touche d’abord nos confrères et consœurs russes. Des médias comme Meduza continuent de travailler en exil et de documenter les crimes du régime russe. Travailler comme journaliste étranger en Russie n’est pas non plus évident. Le journaliste français Paul Gogo en témoignait dans son dernier livre Moscou Parano.
Je voudrais aussi conseiller la lecture du livre de la journaliste russe Elena Kostiouchenko, Russie, mon pays bien aimé, qui a dû fuir la Russie après ses reportages sur l’invasion de l’Ukraine et qui a subi une tentative d’empoisonnement alors qu’elle était exilée en Allemagne. Ce livre mêle ses reportages écrits pour le média russe Novaya Gazeta depuis les années 2000 et ses réflexions sur le rôle des journalistes dans un contexte politique marqué par la montée du fascisme.
Décrire ce qui se passe suffit-il à lutter contre la montée du fascisme ? Que signifie l’engagement pour des journalistes ? Ces réflexions sont essentielles pour comprendre ce qu’est la Russie, mais elles sont aussi précieuses dans le contexte français de fascisation.
À l’heure où les idées racistes et l’extrême droite infusent chaque jour un peu plus le débat public et les politiques de l’État, les journalistes français doivent se poser ces questions de leur responsabilité dans le marasme en cours qui menace les vies des personnes minorisées. En France, ces réflexions animent le travail des médias indépendants. Pour les personnes qui le peuvent, les soutenir est essentiel.
